Il peut paraître surprenant que Campus Héméra consacre une de ses lectures à un ouvrage écrit par une députée LFI, c’est-à-dire d’un groupe parlementaire qui insulte quotidiennement le Rassemblement National et diffame ses électeurs. D’ailleurs, La Politique de l’amitié contient toutes sortes d’invocations de « l’extrême-droite » et du « fascisme ». Ce petit livre est pourtant très intéressant si l’on veut bien le considérer comme révélateur d’une pensée collective, celle de la gauche dite radicale. Son objet même, la « politique de l’amitié », importe finalement peu. Le bénéfice que l’on peut tirer de cette lecture tient tout entier dans l’extraordinaire aveu que l’on y trouve de ce qu’est vraiment le projet de la France insoumise : une vaste opération de prédation de l’argent public et d’étatisation des relations humaines.
On y trouve toutes les conventions contemporaines de la petite-bourgeoisie vaguement diplômée et se disant de gauche. L’écriture inclusive est naturellement de mise, mais son maniement est parfois maladroit. Ainsi, dès la quatrième phrase, il est question de « quasi-cousin.es » et d’« ami.es d’enfance », mais aussi d’une « bande de copains présents au quotidien » : n’y avait-il aucune fille dans cette bande, ou bien l’auteur, ou l’autrice si l’on préfère, les a-elles omises, pour ne pas dire « invisibilisées » ? On s’amuse, mais la lecture du livre est nettement moins plaisante, tant on butte sans cesse sur des artifices destinés avant tout à rappeler l’appartenance de l’auteur au biotope de LFI. L’infantilisme de bon aloi dans lequel baigne ce genre de littérature se trouve couronné à la fin de l’ouvrage par les références mobilisées « pour se plonger dans des histoires d’amitiés ». Les essais mentionnés comportent l’inénarrable Geoffroy de Lagasnerie et toute l’œuvre de Mona Chollet, mais Clémence Guetté renvoie aussi à des romans, des films, des séries, des podcasts, des chansons et même des expositions. Certes, Clémence Guetté consacre quelques pages à des auteurs comme Montaigne et La Boétie, naturellement, ou bien Cicéron, Desmoulins ou Rousseau. Il aurait été intéressant d’explorer plus avant la notion d’amitié dans l’humanisme des Lumières, ou bien dans la construction du modèle républicain français, en s’interrogeant sur le sens du mot « fraternité » dans notre devise nationale. L’usage du terme « camarade » dans le mouvement ouvrier international aurait pu être une autre piste intéressante, mais cela n’intéresse pas vraiment la députée de la France insoumise, qui puise l’essentiel de ses exemples d’amitié dans les pratiques conviviales de la petite bourgeoisie urbaine actuelle, celle qui s’épanouit aux abords du canal Saint-Martin à Paris. Le pire dans la rédaction de l’ouvrage est le recours à un vocabulaire pesant tout droit sorti des facultés de sciences sociales, jargon qui dissimule bien peu l’absence d’intérêt de ce genre de production universitaire. Ainsi, page 12, un long passage mérite d’être cité. Dans un premier temps, Clémence Guetté énonce que ses « amitiés sont situées », c’est-à-dire que « nous ne sommes pas ami-es avec les mêmes personnes et de la même façon selon notre âge, notre milieu social, nos cadres professionnels, notre genre, etc. ». Formidable révélation ! À l’appui de cette intuition, Clémence Guetté mobilise la sociologue Claire Bidart qui nous assène que « les formes de l’élection amicale et la structuration du réseau personnel sont liées aux mutations des rôles sociaux ». Le plus étonnant est que l’auteur, ou l’autrice si l’on préfère, tient à nous expliquer cette phrase, ainsi : « autrement dit, ce que mettent en lumière les travaux des chercheurs, c’est qu’on ne se fait pas les mêmes ami.es si l’on est une femme urbaine de classe supérieure ou un homme racisé employé dans un centre logistique en zone périurbaine ». Sans blague ! - serait-on tenté de s’exclamer. D’un point de vue formel, le livre est donc fastidieux, faussement savant, parfois drôle mais de façon involontaire, et toujours consternant sur ce qu’il révèle des biais cognitifs et du conformisme stérile propres au milieu qui a favorisé son écriture.
Quelques éléments véridiques parsèment l’ouvrage. Les sociétés occidentales font face à une « épidémie de solitudes », le modèle familial évolue, avec de très nombreuses naissances hors mariage, des divorces fréquents et des innovations juridiques comme le Pacs ou le « mariage pour tous ». Une partie de la jeunesse connaît de nouvelles formes de précarisation et de désarroi qui renforcent l’isolement. Dans le même temps, à tous les niveaux de la société, des pratiques d’entre-aide et d’échange non financiarisé existent, comme cela a d’ailleurs été toujours le cas. On regrette, sans trop s’en étonner tant la démarche intellectuelle de Clémence Guetté est empreinte de sectarisme, que Jean-Claude Michéa ne soit jamais cité, lui qui a si bien évoqué cette logique de don, de contre-don et de reconnaissance si caractéristique des relations qui échappent au marché et au droit. Le sujet de l’amitié est donc en lui-même des plus intéressants, et la question de son environnement juridique actuel n’a rien d’illégitime. En tant que députée, Clémence Guetté est particulièrement bien placée pour l’aborder. Pourtant, l’objet même, l’amitié, n’est jamais réellement défini. À l’inverse, Clémence Guetté évoque sans cesse ce que ce mode de relation semble à ses yeux devoir remplacer, c’est-à-dire la famille biologique. Dès la première page, il nous est dit que « nombreux sont celles et ceux qui subissent le resserrement de la vie autour de la famille biologique, son écrasement », quelques lignes avant que l’on apprenne que lorsque Clémence Guetté « songe à (ses) amitiés, et à la place qu’elles occupent dans (son) existence, les émotions déclenchées sont positives ». La famille est donc un « étau », un « carcan », un lieu de domination patriarcale avant tout, au service du capitalisme, et dont la défense relève de la fameuse extrême-droite. Inversement l’amitié est parée de toutes les vertus politiques, elle serait même « un outil de résistance face à la crise climatique », « un premier acte antifasciste », etc., dans un grand pot-pourri intersectionnel typique de ce genre d’écrit militant. L’essentiel est ailleurs. Il s’agit de réclamer à l’État de nouveaux droits, avec les avantages financiers que cela induit. Clémence Guetté propose une « révolution juridique » qui détruirait la place occupée dans le drit par la famille – qu’elle nous présente avant tout comme un espace de domination et de violences de l’homme sur la femme et de l’adulte sur l’enfant. Il faut des « droits nouveaux pour les ami.es ». D’abord, leur permettre d’hériter comme le ferait un parent en ligne directe, sans obligation de résidence commune mais par un « partenariat social, sorte de nouveau pacs ouvert qui reconnaîtrait ces liens de solidarité trop souvent ignorés ». Pouvoir « transférer à la personne de son choix le congé de parentalité en l’absence de coparent.e », à la naissance d’un enfant, mais aussi en ce qui concerne les congés pour enfant malade, congés qui auraient été par ailleurs doublés. En cas de décès, « étendre le congé de deuil aux ami.es ». Et ainsi de suite. Il s’agit donc de prélever toujours plus de droits, de congés et d’argent à l’État, sans se préoccuper jamais des conditions de possibilité de ces mesures dans l’état où se trouve l’économie et les finances publiques. Cet objectif apparaît cependant second, car le projet philosophique est de faire de chaque individu le créateur de lui-même, dans une société purement contractuelle. Que l’on ne voit pas quelle insécurité pour tous en résulterait, notamment les plus fragiles, et combien cela consacrerait le « capitalisme de la séduction » si bien décrit par le philosophe Michel Clouscard, voici ce qui constitue la principale interrogation lorsque l’on referme ce court et affligeant ouvrage.