02/05/2026
L’univers de la statistique publique française est d’une richesse insoupçonnée, et dont la connaissance est d’une grande utilité pour le militant. À l’évidence, son usage doit se faire avec un sens critique en alerte, surtout sur les notes interprétatives livrées avec les chiffres. Au mois d’avril 2026 est parue une note émanant de l’INSEE, relative aux revenus et aux effets de leur redistribution, qui apporte des informations intéressantes et se prête également à des conclusions divergentes. Elle a connu un relatif écho médiatique, en raison de certaines innovations méthodologiques. On pourra mettre cette publication en regard avec d’autres, comme celle émanant cette fois de la Banque de France, et datant du 29 février 2024 (Bulletin n°250, article 6, Aurélien Mesnard), consacré à la répartition des revenus mais aussi du patrimoine entre les ménages.
# Comment est-elle écrite ?
La note rend compte des chiffres en l’état actuel de l’économie et des mécanismes mis en place par l’action politique et le jeu des partenaires sociaux depuis des décennies. Elle ne tranche donc aucun débat sur l’effet direct ou indirect des dispositifs sociaux sur le dynamisme des entreprises et la prospérité de la Nation. À partir de là, on peut tout à fait s’interroger sur ce que produit en termes de dépenses publiques et de freins économiques le dispositif de redistribution, mais aussi sur ce que serait l’état de notre société en son absence. Il faut enfin souligner qu’il y a toujours un certain délai pour l’établissement des statistiques, si bien que ce qui est examiné dans cette note correspond aux données recueillies en 2023.
# Que dit-il ?
Comme souvent avec les notes de l’INSEE, le premier intérêt de leur lecture est de mieux maîtriser certaines notions.
Ainsi, le « revenu primaire net » correspond à ce que gagne une personne avant que s’applique les mécanismes de la redistribution. Il s’agit de la rémunération pour les salariés, les revenus fonciers pour les ménages propriétaires et les différents modes de revenus pour les chefs d’entreprises et les actionnaires.
Ces revenus sont ensuite traités par unité de consommation (UC), afin de prendre en compte les économies d’échelle réalisées au sein d’un ménage : l’INSEE compte une UC pour le premier adulte du ménage, 0,5 pour les autres personnes de 14 ans ou plus, et 0,3 UC pour les enfants de moins de 14 ans. Cette notion d’UC est parfois utilisée comme critère d’analyse des réponses par certains instituts de sondage comme l’IFOP.
Dès lors on constate, après quelques raffinements statistiques que l’on explorera pas ici, que le revenu primaire d’un ménage dont la personne de référence est cadre, indépendante ou chef d’entreprise s’élève à 89 000 euros par UC et par an (la moyenne nationale, toutes catégories confondues, étant de 44 300), au lieu de 56 000 lorsque la personne de référence appartient à la catégorie des « professions intermédiaires », 36 700 euros lorsque la personne de référence est employée et 36 300 si elle est ouvrière. On n’examinera pas à ce stade le revenu des retraités, puisqu’il relève, via le système par répartition, de la redistribution selon l’INSEE. Ce point a d’ailleurs soulevé quelques critiques sur le sens que l’on donne de ce fait à la redistribution.
Le niveau de vie « élargi » après transferts publics intègre les prélèvements et les prestations sociales en espèces, mais aussi les transferts non-monétaires (correspondant à « la prise en charge de tout ou partie du financement de certains biens et services, fournis ainsi gratuitement ou à coût réduit à certains ménages ou à la société dans son ensemble »).
Les prélèvements correspondent aux impôts sur le revenu (IR, CSG) et le patrimoine, ainsi que les cotisations sociales.
Une fois tous les critères utilisés, le revenu dit élargi des ménages après redistribution s’établit en moyenne à 45 700 euros par UC. Le revenu des cadres, indépendants et chefs d’entreprise se trouve réduit à 58 200 et celui des professions intermédiaires à 44 100. Celui des ouvriers (35 800) et des employés (37 700) est pratiquement inchangé. Enfin celui des retraités se fixe à 47 400.
Après redistribution, le revenu des 10% de Français les plus aisés n’est plus que 3,5 fois supérieur à celui des 10% les plus modestes, au lieu, nous indiquent les auteurs, de 26 fois avant transferts.
La note de l’INSEE considère que 56% de la population française est constituée de bénéficiaires nets de la redistribution publique nationale, contre 44% de contributeurs nets.
# Pourquoi le lire ?
La note a été remarquée parce que le mode de calcul qu’elle utilise est innovant, avec une notion de revenus « élargis », c’est-à-dire au-delà des salaires, par exemple, les bénéfices monétaires et non-monétaires de la redistribution publique.
Elle permet d’abord de réaliser la difficulté à estimer les effets du système de redistribution français. Ainsi, les auteurs appuient leur raisonnement sur des notions très complexes et même opaques. Ainsi les « transferts non monétaires » vers les ménages incluent des transferts sociaux en nature individualisables (éducation, santé, logement, action sociale, culture) selon leurs dires, mais aussi des dépenses collectives bénéficiant à la société dans son ensemble (police, justice, armée, etc.).
Un problème central de la note est la notion de contributeur ou de bénéficiaire net de la redistribution. Compte tenu des définitions proposées, elle intègre une très large partie des retraités parmi les bénéficiaires nets, ce qui peut s’entendre à un instant « t » mais non si l’on raisonne en cycle de vie.
La note le reconnaît d’ailleurs : « la redistribution publique nationale prend en compte l’ensemble des transferts opérés par les administrations publiques et considère comme tels les revenus de remplacement que sont les pensions de retraites, les allocations chômage ou encore les indemnités journalières, alors que l’on peut aussi les considérer comme des revenus différés du travail, puisqu’ils sont financés par le travail via des cotisations dédiées ».
Évidemment, la lecture de ces notes INSEE n’est pas aisée. On y trouve cependant des données exploitables dans l’action politique, et d’utiles contre-poids aux discours médiatiques.
Avec cette note précise, on prend d’abord une conscience chiffrée de l’immensité des transferts sociaux. Certains outils statistiques comme les « unités de consommation » sont d’une compréhension facile et améliore notre perception de la réalité sociale. Inversement, on mesure aussi la diversité des usages des statistiques publiques, compte tenu de leur complexité.
Il demeure que l’État assure un redressement important des revenus vers plus d’égalité, à rebours du discours dominant, et pas seulement à gauche, sur une société qui serait profondément et de plus en plus inégalitaires. Cela ne correspond pas à la réalité, du moins sur les revenus, la question des patrimoines étant à part. Certains ont pu ainsi lire la note comme une dénégation chiffrée de l’idée maitresse des défenseurs de la taxe Zucman sur le fait que l’on paierait beaucoup d’impôts sur la consommation parmi les catégories les plus modestes, mais sans prendre suffisamment compte les gains réels desdites catégories dans notre système redistributif. Inversement, soulignons-le, une fois que l’on a constaté que celui-ci remplit à peu près la mission qu’il s’est assignée, la question de son impact sur notre efficacité économique reste entière.
[👉Télécharger la note](https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/version-html/8974371/IA118.pdf)
**Citations**
_o « Aujourd’hui la puissance publique distribue plus qu’elle ne prélève et une partie du revenu élargi des ménages après redistribution est donc financé par endettement public. Ce supplément de revenu, d’un montant moyen de 1 400 euros par UC, vient s’ajouter au revenu annuel primaire, celui qui est affecté aux agents économiques résidents au titre du fonctionnement de l’appareil productif. »_
_o « En 2023, la redistribution publique nationale s’opère via 1 271 milliards d’euros de prélèvements sur les ménages et 1 337 milliards d’euros de transferts reçus par eux. »_
_o On connaît l’indicateur de Gini, calculé de 0 à 1, qui mesure les inégalités de revenu (0,3 pour la France en 2023, ce qui est relativement bas et indique une société assez égalitaire, comparée à la moyenne des pays développés). Selon les calculs des auteurs, « 36% de la réduction de l’indicateur de Gini avant et après redistribution publique nationale provient des prestations sociales en espèces et 51% des transferts sociaux en nature, en raison notamment des dépenses de santé et d’éducation »._