Le 16 juin 1944, une trentaine de résistants sont extraits par les Allemands de la prison Montluc, à Lyon, convoyés en camions bâchés jusqu’à la commune de Saint-Didier de Formans, dans l’Ain, et là sommairement abattus. Parmi ces hommes, Marc Bloch, qui quatre-vingt-deux ans plus tard entrera symboliquement au Panthéon,. Marc Bloch, combattant, historien, enseignant – une figure éminente du patriotisme français. Marc Bloch fut un combattant des deux guerres mondiales : de 1914 à 1918, il participa au combat, recevant la croix de guerre et la légion d’honneur à titre militaire. Durant la seconde guerre mondiale, il servit d’abord comme officier, volontaire malgré son âge mûr – 53 ans en 1939 -, puis au sein de la Résistance. Son prestige est cependant avant tout celui d’un intellectuel haut niveau. Normalien et agrégé, il a publié des œuvres historiques essentielles : Les Rois thaumaturges ; Les Caractères originaux de l’histoire rurale française ; La Société féodale. Enfin, il a participé à la fondation des « Annales d’histoire économique et sociale », revue savante se distinguant de l’histoire événementielle. La ligne directrice de son existence fut cependant, outre le goût de la vérité, l’amour de la France. Son milieu initial est celui d’une bourgeoisie intellectuelle de confession juive et d’origine alsacienne, marquée par un patriotisme ardent. Il fut engagé à gauche et soucieux d’alerter l’opinion publique française contre la menace des régimes fascistes, son orientation politique profonde étant avant tout celle d’une défense de la République comme creuset d’égalité civique et de liberté d’expression.
« Ces pages seront-elles jamais publiées ? Je ne sais. Il est probable, en tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat. » Écrit dans des circonstances extraordinaires, durant les premiers mois de l’Occupation, l’ouvrage n’est évidemment pas destiné à une publication immédiate, mais il ne s’agit cependant pas d’un écrit intime. Marc Bloch, avec ce qu’il désigne comme un « procès-verbal de l’an 1940 », raisonne en historien, pour une histoire qui ne pourra être véritablement écrite, il le sait, que des années plus tard. Il ne livre pas qu’un témoignage brut, mais développe à partir de ses propres observations sur le terrain des hypothèses interprétatives de l’événement, la déroute des armées françaises face à l’Allemagne nazie. Toute l’originalité de cet écrit tient à ce qu’il s’agit d’une histoire racontée à la première personne, sans que Marc Bloch puisse faire autrement son métier d’historien. Son plan est révélateur de l’originalité de la position où se trouve l’auteur, avec trois parties clairement distinctes : « Présentation du témoin » ; « La déposition d’un vaincu » ; « Examen de conscience d’un Français ». En bon universitaire de son temps, Marc Bloch écrit avec un style très soutenu et sans jamais céder au jargon de sa profession. Les innombrables anecdotes qui parsèment son propos donnent à cet essai une saveur inégalable, malgré la tragédie qu’il retrace et tente d’expliquer. L’humour n’est pas absent, comme en témoigne ce passage : « Tout au long de la campagne, les Allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. »
Si l’ouvrage de Marc Bloch dit beaucoup de son auteur, et notamment dans sa première partie intitulée justement « présentation du témoin », les deux volets doivent être distingués. Le premier relève essentiellement du témoignage d’un officier expérimenté par sa participation à la Première guerre mondiale, mais que l’âge et les fonctions ont maintenu, comme l’explique Marc Bloch, éloigné du combat direct en 1940 au profit d’un travail d’état-major centré sur la question, évidemment cruciale, de l’approvisionnement en carburant. Marc Bloch analyse certains travers de l’armée française qui, déjà handicapants durant la « drôle de guerre », allaient se révéler catastrophiques lorsque les Allemands renouèrent le 10 mai à Sedan avec la guerre de mouvement. Selon lui, « quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe – qui demandera elle-même à être expliquée – fut l’incapacité du commandement. » Cette prise de position n’est pas anodine à un moment, les derniers mois de 1940, où le nouveau régime exaltait la figure de Pétain, désormais chef du prétendu État français,
Sa critique est d’abord centrée sur la bureaucratisation à outrance. Les officiers agissent en chefs de bureau plutôt qu’en chefs militaires, se complaisant dans une paperasserie tatillonne et vaine. Il insiste sur les défauts de la formation des officiers, en retard d’une guerre, phénomène aggravé par la procédure d’avancement des officiers supérieurs qui favorise l’ancienneté plutôt que le mérite. De ce fait, selon Marc Bloch, le rôle de l’infanterie et de l’artillerie est grossièrement valorisé au détriment des armes modernes que sont l’aviation et les blindés. On trouve dans cet essai des pages superbes sur la relativité des distances dès lors que l’armée peut être mécanisée. Ceci est d’autant plus intéressant que le décalage de mobilité entre l’armée française et l’armée allemande a constitué un facteur décisif dans la victoire de cette dernière. Marc Bloch aborde également ce qu’il considère comme la carence de notre renseignement, ainsi que la difficile coopération entre les Britanniques et nous.
L’essentiel de son propos est de placer la critique au bon niveau, c’est-à-dire à celui du commandement, alors que celui-ci se défaussait sur la société française. Dès lors, nombre de pages sont consacrés aux qualités attendues d’un chef, ce que la culture militaire de Marc Bloch lui permet d’amplement développer.
Vient ensuite la partie la plus politique, celle relative à la société française. Comme divers intellectuels l’avaient fait après la débâcle de 1870, Marc Bloch recherche les causes de notre défaite hors du seul encadrement militaire. Osera-t-on écrire que ses développements, pour fameux qu’ils soient, ne sont pas des plus convaincants ? On y trouve pêle-mêle une critique de la formation dispensée aux élites, de l’attitude des partis, de celle des syndicats, de la gauche et de la droite, des bourgeois et des ouvriers, de la mentalité générale, tout cela au nom du patriotisme. La sincérité de Marc Bloch est évidente, mais son propos, ce qui est surprenant pour un universitaire de son envergure, manque quelque peu de méthode. Restent des formules remarquables, dont certaines résonnent encore dans nos débats contemporains. Et une ferveur patriotique qui diffuse son énergie tout au long de l’ouvrage.
o « Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. »
o « Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave. »
o « Une singulière loi historique semble régler les rapports des États avec leurs chefs militaires. Victorieux, ceux-ci sont presque toujours tenus à l’écart du pouvoir ; vaincus, ils le reçoivent des mains du pays qu’ils n’ont pas su faire triompher. ».
o « Je n’ai jamais cru qu’aimer sa patrie empêchât d’aimer ses enfants ; je n’aperçois point davantage que l’internationalisme de l’esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie. Ou plutôt je sens bien, en interrogeant ma propre conscience, que cette antinomie n’existe pas. »