Le dernier livre d’Eugénie Bastié constitue une surprise de la rentrée littéraire de 2026. Il nous intéresse par l’ampleur du personnage qu’il évoque, Régis Debray, indéniable patriote. Il montre aussi combien l’analyse des parcours politiques et intellectuels peut se faire sans sectarisme, en rappelant combien les enjeux évoluent selon les époques, permettant des rapprochements formellement surprenants. Eugénie Bastié, qui se trouve ici où on ne l’attendait pas, nous livre à travers ce portrait d’un grand désabusé, une belle leçon de croire dans « l’ambition littéraire et le noble souci de la chose publique ».
Eugénie Bastié constitue désormais une figure réputée du monde intellectuel français, qu’elle a cartographié en 2021 dans son ouvrage La Guerre des idées : enquête au cœur de l’intelligentsia française. Chaque semaine, elle tient une chronique dans Le Figaro sur un ouvrage récemment paru, cependant qu’elle participe aux débats de la chaîne Cnews. De manière plus discrète elle a contribué à la revue écologiste Limite, de sensibilité catholique. Elle se situe résolument à droite, sur une ligne libérale en économie et très réticente à la notion de progressisme sociétal. Il va sans dire qu’elle nuancerait cette présentation lapidaire. Le rôle idéologique qu’elle joue désormais à droite, depuis ses positions éditoriales, est aujourd’hui considérable.
Dans ce qui s’apparente à une biographie, sans contenir cependant de révélations assourdissantes, Eugénie Bastié a choisi de suivre un plan simplement chronologique pour traiter des différentes facettes de l’activité intellectuelle et politique de son sujet. Chaque chapitre est précédent d’un court argument en italique. L’écriture est fluide, sans le les formules et les tropes dont Régis Debray sature ses propres textes. Une certaine neutralité bienveillante s’en dégage, Bastié s’interdisant aussi bien la complaisance face à l’homme illustre que la condescendance que donne parfois la jeunesse. Comme l’écrit Bastié, il ne s’agit pas d’un dialogue, mais d’un récit, mais celui-ci est éclairé en permanence par le contraste entre l’auteur et son sujet : contraste générationnel et politique, l’un étant « un vieil homme fidèlement de gauche », l’autre « une jeune femme profondément de droite ».
Régis Debray est né en 1940 dans une famille bourgeoise installée dans les beaux quartiers parisiens, de parents avocats engagés politiquement à droite. Élève du très chic lycée Janson-de-Sailly, passionné de philosophie, il entre en première position à l’École Nationale Supérieure. À l’époque, à la fin des années 1950, il est vaguement monarchiste. Tout change vers ses vingt ans, à une époque où la révolution cubaine menée par Fidel Castro exerce une puissante fascination sur une partie de l’intelligentsia et de la jeunesse étudiante parisienne. D’autres regardent ailleurs, très à droite, en cette période d’intense politisation, entre la répression soviétique de l’insurrection hongroise de 1956 et l’indépendance algérienne en 1962. Régis Debray, lui, se rend à Cuba, écrit en France un long article remarqué par Guevara, le « Che », lui-même, et devient un proche de l’équipe exerçant un pouvoir impitoyable à La Havane. Eugénie Bastié raconte ces épisodes de la vie de Debray, en s’intéressant longuement à celui qui le rendra mondialement célèbre : son arrestation en Bolivie lorsqu’il descend du maquis tenu par « Che » Guevara, pris par l’armée bolivienne et exécuté peu de temps après. Debray, lui, va passer quatre années dans les prisons de Bolivie, suscitant une campagne de solidarité en France, y compris de la part de l’archevêque de Paris et de François Mauriac. Debray, libéré en 1970, conservera durant les décennies suivantes un anti-américanisme profond, tant par rapport à la politique étrangère des États-Unis qu’en matière d’hégémonie culturelle.
Peut-être plus intéressants sont les chapitres suivants où l’on voit le rapport très particulier de Debray à la politique, puisqu’il s’il devient un conseiller de François Mitterrand et un personnage central de la gauche française, il n’exerce ni mandat électoral ni véritable position de pouvoir. Proche de Jean-Pierre Chevènement, il opère ensuite mutation idéologique, lui faisant valoriser la République à la française plutôt que la Révolution mondiale. Il fustige d’ailleurs le culte de Mai 68, avec un magnifique opuscule publié en 1978, et intitulé « une contre-révolution réussie ».
Sa pensée, profondément originale et qui ne se laisse pas facilement classer sur l’axe gauche-droite, va irriguer les débats politiques français. Lors des combats souverainistes, entre le référendum de 1992 sur Maastricht et celui de 2005 sur le TCE, ses raisonnements et ses formules inspirés seront largement sollicités. Son engagement pour la laïcité, notamment à partir de l’affaire des foulards de Creil en 1989, mérite aussi d’être mentionné. Ce qui plait manifestement à Eugénie Bastié n’est pas seulement la complexité du personnage – l’un des chapitres est intitulé « Gaulliste d’extrême-gauche ou réactionnaire de progrès ? » - mais surtout son goût des permanences culturelles, à commencer par la littérature (évidemment, elle tend à considérer que la bonne littérature est « de droite », poncif assez paradoxal si l’on veut bien y réfléchir…). Et aussi, comme elle l’écrit, « la vie de Régis Debray pose la question profonde de l’engagement. »
o « Sa vie est un roman. Il a tout connu : le sel de l’aventure, l’ivresse du pouvoir, l’empyrée de la littérature. Il a été prof, guérillero, conseiller à l’Élysée, juré littéraire et reporter. Il a inventé une science – la médiologie -, a dormi quatre ans en prison, a écrit des discours et fomenté des insurrections. »
o « Si j’ai voulu écrire ce livre, c’est parce que l’affection (je n’ose dire l’amitié) qui nous lie, Debray et moi, est à rebours de la haine et de l’esprit de clocher qui gangrène notre époque. »
o « L’un des problèmes de la quête d’absolu est qu’elle se transforme une fois déçue en son contraire, une forme de scepticisme moral, un relativisme désormais indifférent au train du monde. Régis Debray a certainement cette tendance. (…) Toute l’œuvre de Debray, pourtant dit le contraire de son découragement. Elle dit que rien ne meurt jamais tout à fait, que les peuples vivent de ce qu’ils se rappellent, que les révolutions elles-mêmes sont des réécritures, que l’action politique ne surgit jamais du vide mais d’un passé remis en marche. »