06/04/2026
Depuis le 27 octobre 1946 et l’instauration de la IVe République, la laïcité est inscrite dans la Constitution, et dans son article 1 qui stipulait que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Ceci est réitéré dans l’article 1 de la Constitution de la Vème République, dont la première partie est ainsi rédigé : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »
Mais si l’on parle autant de laïcité, c’est bien sûr parce qu’elle est menacée. Pour bien défendre cette valeur, au cœur du projet du Rassemblement National, il faut bien comprendre ce qu’elle signifie. Et comme tout concept politique se définit d’abord par son existence historique, il est utile de voir comment la laïcité s’est imposée en France, au point d’apparaître comme le complément naturel de notre devise, liberté, égalité, fraternité.
# Comment est conçu ce livre ?
Ayant publié de nombreux ouvrages sur le sujet, l’auteur a souhaité faire de ce livre l’aboutissement de ses recherches. Les annexes en témoignent, avec une bibliographie abondante, une chronologie et, de manière plus étonnante, une présentation de son « itinéraire intellectuel » et des « rapports en savoir et militance ». Peut-être cela explique-t-il le côté assez composite du livre, qui consacre deux chapitres à l’école et la morale laïque, ce qui correspond à peu près au contexte de la loi de 1882, avant d’examiner en profondeur la préparation et l’adoption de la loi de 1905. Puisqu’il aborde le processus complexe et souvent surprenant de la fabrication de la loi sur la laïcité, il fait ici œuvre utile d’histoire parlementaire. On notera que le livre, surtout vers sa fin, est parsemé de considérations renvoyant à la politique contemporaine, du point de vue d’un homme profondément acquis à la gauche version PS.
# Que dit-il ?
Les circonstances historiques ayant lié l’idée laïque en France à la Révolution, elle a souvent revêtu un aspect conflictuel, comme ses partisans comme parmi ses détracteurs. Ceci a enveloppé de postures caricaturales une évolution qui s’est jouée sur plus d’un siècle. Jean Baubérot-Vincent insiste à l’inverse sur les compromis qui ont marqué la préparation des grandes lois laïques de la IIIème République et en fait le secret de leur pérennité. Il montre que contrairement à la légende, les anticléricaux à la « petit père Combes » ont été largement contenu par des hommes comme Ferdinand Buisson ou Aristide Briand.
Le lieu principal où se joue la laïcisation n’est autre que l’école. De ce point de vue, la loi de 1882 sur l’enseignement primaire obligatoire, pour laquelle Jules Ferry joue un rôle central, est très importante. Complétée en 1886 par la loi Goblet, qui exclut les religieux de l’enseignement public, elle a supprimé l’instruction religieuse des heures de classe (d’où l’instauration du jeudi férié pour que les parents qui le souhaitent puissent en faire bénéficier leur progéniture) mais en même temps entériné l’existence de l’école privée confessionnelle, et par là même déçu beaucoup de militants républicains et laïcs ! Ce n’est donc pas le « Grand Soir » laïc, même si l’Église catholique a pu y voir un affaiblissement durable de son influence sociale. Pour bien comprendre la philosophie de cette loi de 1882, on peut citer un extrait de la lettre aux instituteurs envoyée par Jules Ferry, le 17 novembre 1883 : « L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école."
Si la loi de 1882 insistait sur la transmission d’une morale laïque dans le cadre scolaire, la loi de 1905 est centrée sur la liberté de conscience. Tous les cultes sont concernés par elle et non pas seulement l’Église catholique, malgré le souvenir qui en est resté. Il s’est agi de renoncer au système du Concordat datant de Napoléon, et qui liait l’État au catholicisme, au protestantisme et au judaïsme. Le point le plus concret est l’arrêt du financement des religions par l’État. Cependant les édifices religieux, notamment les églises, sont mis gratuitement à disposition des croyants, ce qui signifie que leur entretien est pris en charge par les autorités publiques. L’historien nous fait alors pénétrer dans les arcanes du débat parlementaire et des subtilités juridiques autour de la notion d’association cultuelle ou bien au sujet de l’inventaire des biens mobiliers et immobiliers des cultes. Il insiste également sur l’attitude du Pape Pie X, qu’il juge beaucoup plus rigide que celle des évêques français.
Retenons que pour l’auteur l’objet de la loi n’est pas de combattre la religion mais d’assurer un égal traitement de chacune et, surtout, de s’assurer que tout citoyen soit libre de croire ou de ne pas croire. On aurait tort selon lui d’y voir un anticléricalisme d’État. Rappelons enfin l’article premier de cette loi de 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »
# Qui l’écrit ?
Jean Baubérot-Vincent est professeur à l’EHESS, au départ historien et sociologue du protestantisme. Il a été très engagé aux côtés du Parti socialiste, de François Mitterrand, de Ségolène Royal et même de Benoît Hamon. Ses multiples publications témoignent d’une véritable érudition sur le sujet de la laïcité en France, avec cependant un parti-pris idéologique omniprésent. Le sectarisme n’étant pas de notre côté, nous considérons que l’essentiel réside dans la masse d’informations qu’il apporte.
# Pourquoi le lire ?
La question de la laïcité est plus que jamais d’actualité. Ainsi, en 2004, a été adoptée une loi interdisant le port de signes religieux ostensibles par les élèves des écoles, collèges et lycées publics. Une autre loi, le 24 août 2021, a réaffirmé le principe de laïcité comme fondement de la République et s’est attachée à faire respecter la laïcité notamment dans les services publics, les associations, les organismes de droit privé chargés d’une mission de service public… Par ailleurs, cette loi vise à garantir le respect de la laïcité par des actions concrètes telles que la nomination de référents laïcité et la formation de tous les agents publics à la laïcité. Quant à déterminer l’efficacité réelle de ce travail législatif, c’est une autre question qui renvoie à la volonté politique.
Longtemps, la laïcité fut identifiée comme un combat mené d’abord par la gauche, ce qui avait une grande part de vérité. Avec l’évolution de la France Insoumise, ce n’est plus le cas. Mais ce sujet n’appelle pas une réponse strictement partisane : il s’agit d’un enjeu idéologique majeur, avec sa part de complexité. Le fait est que la laïcité dans sa conception française est assez originale au sein de l’Union européenne. C’est pourquoi comprendre les étapes historiques de son édification, notamment dans ses lois fondamentales, revêt une grande importance politique.
# Citations
o « La laïcité s’est établie en France, sous la IIIème République, par deux lois fondamentales : la loi du 28 mars 1882 laïcisant l’école publique, celle du 9 décembre 1905 séparant les Églises de l’État. »
o « Dans l’histoire de la loi de séparation, le politico-juridique et le symbolique s’entremêlent de façon constante. (…) Dans la mémoire collective, un récit légendaire l’a emporté. Pour certains, Combes reste, malgré les démentis des historiens, le « père de la séparation. (…) Ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées : pendant tout le processus de préparation de la loi, deux conceptions divergentes de la laïcité, l’une gallicane et autoritaire, l’autre séparatiste et libérale, se sont affrontées dans un conflit interne à la gauche encore plus net que celui qui, en 1882, avait mis aux prises les républicains de gouvernement et leur opposition de gauche. »
Article 1 – « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »