31/05/2026
Quelle force partisane, quel candidat, ne souhaite pas être porté par le peuple ? L’étymologie de la démocratie semble suffire à trouver la question saugrenue. Pourtant, la mythologie de chacune des différentes familles politiques de la France n’est pas la même à ce propos. Mot polysémique, « le peuple » évoqué ne renvoie pas toujours à la même réalité. Pour « la gauche », terme qui connait lui aussi diverses acceptions, l’enjeu est central, car elle a longtemps cru pouvoir bénéficier prioritairement des suffrages des catégories populaires, notamment urbaines. Comme l’écrit dans ce livre Jacques Julliard, « la gauche a toujours vécu sous le régime, ou tout au moins, avec le mythe de l’éternel front populaire », avant comme après l’épisode précis de 1936. Nous voyons à près d’un an de la prochaine élection présidentielle se multiplier les discours, articles et essais essayant de prouver que non, la gauche n’a pas perdu le vote populaire, et ceci contr toute évidence. En effet, l’analyse des sondages et l’étude des bureaux de vote, élection après élection, montre combien ce lien s’est distendu. Mais nous avons l’occasion, en lisant ou relisant cet étonnant ouvrage, La gauche et le peuple, d’aborder le sujet à une autre hauteur, à la fois historique et philosophique. Ceci est d’autant plus intéressant qu’il a été écrit au début du quinquennat Hollande, c’est-à-dire à un moment de bascule du vote populaire qui allait précipiter l’effondrement électoral de la gauche et favoriser l’élan du Rassemblement National. C’est à ce moment-là que se concrétise le titre d’un livre paru dix ans plus tôt, du journaliste Éric Conan, La Gauche sans le peuple (Fayard, 2004).
## Comment est conçu ce livre ?
Sa forme est rare. Si l’on connait quelques fameux romans épistolaires, il est inhabituel de lire un essai constitué de lettres échangés par deux intellectuels. Pourtant, c’est le cas de La Gauche et le Peuple, avec cinq écrites par Jacques Julliard et quatre par Jean-Claude Michea, et un entretien des deux retranscrit en fin d’ouvrage.
Cette forme n’est pas un artifice, car c’est bien à un échange d’arguments, courtois mais ferme, auquel le lecteur assiste. Les deux auteurs ne sont pas des compères, et l’on apprend d’ailleurs qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Ils se situent sur un plan d’égalité, chacun exerçant une forme de magistère sur une fraction de la vie intellectuelle et politique française. Avec le mode épistolaire choisi, le point de vue de chacun se trouve approfondi, sur un sujet qui va bien plus loin que la « gauche » : qu’est-ce que le peuple, et que peut être une parole politique du peuple, par le peuple et pour le peuple, pour paraphraser l’article de la Constitution de la République française ?
## Que dit-il ?
Le centre de l’échange est généalogique : à quel moment apparaît ce que l’on appelle la gauche telle qu’on la connaît aujourd’hui, en intégrant ou se séparant du « peuple », terme pris dans son acception sociologique, et même, pour les deux auteurs, centré sur le monde du travail. Pour Michéa, c’est l’occasion de reprendre sa thèse originale, plus proche de Jules Guesde que de Jean Jaurès : pour lui, à l’occasion du combat humaniste pour défendre l’innocence du capitaine Dreyfus, c’est-à-dire à la fin du XIXème siècle, la gauche se serait constituée par l’alliance entre le mouvement ouvrier et la bourgeoisie républicaine. Point de vue contesté par Julliard, qui rappelle que c’est précisément le moment où s’épanouit le socialisme révolutionnaire, profondément hostile à la démarche électorale du parti radical et du parti socialiste naissant, avant qu’en 1920 la fondation du Parti communiste n’aboutisse à une profonde division du syndicalisme comme de l’expression politique du monde ouvrier.
Cette querelle historique, intéressante en elle-même par l’érudition et la subtilité des arguments échangés, correspond à une divergence profonde autour du terme de gauche. Pour Julliard, cette notion est centrale et il déplore tout ce qui a pu l’affaiblir. A l’inverse, pour Michéa, c’est le peuple qui prévaut, et l’invention de la gauche a détourné le mouvement ouvrier de sa tâche historique, disons-le comme ça… Il se plait à l’inverse à rappeler non seulement tous les épisodes où la gauche au pouvoir a réprimé les mobilisations populaires, mais aussi s’est montré le vecteur conscient ou non de l’extension du domaine de la marchandise. On retrouve ici son attachement à dénoncer l’illusion du progressisme sociétal, avec des accents proches de ceux de Pasolini, Larch ou Clouscard. En relativisant la notion de gauche, Michéa nous fait réfléchir sur les limites du clivage gauche-droite, cependant que Julliard demeure plus nettement attaché à ce dernier.
Au fil des lettres échangées, l’échange se déplace sur l’idée de peuple et le terme de populisme. Les deux débatteurs se retrouvent pour critiquer la condescendance médiatique et un certain snobisme d’une gauche devenue l’instrument politique des catégories diplômées de la population française. Ils divergent sur les moyens de servir les intérêts populaires, Julliard insistant, dans la tradition républicaine, sur le progrès technique, cependant que Michéa explique, dans la lignée d’Orwell, l’importance de la « décence commune » sensée émaner des classes laborieuses. L’idée de Nation est bien entendu largement abordée dans ces lettres, avec une réticence partagée à l’égard des travers mondialistes caractérisant aussi bien la gauche dite de gouvernement que l’extrême-gauche actuelle.
Qui l’écrit ?
Jacques Julliard (1933-1923) est un historien spécialiste du syndicalisme révolutionnaire français du tout début du XXème siècle et plus largement des gauches françaises. Il fut également un journaliste et éditorialiste renommé, notamment au Nouvel Observateur. Proche de la CFDT et intellectuel central de la « deuxième gauche » de Michel Rocard, il avait évolué à la fin de sa vie vers des positions critiques à l’égard de l’immigration.
Jean-Claude Michéa (né en 1950) est un philosophe, professeur de lycée et auteur de nombreux ouvrages. Sa pensée, largement inspirée de Karl Marx mais aussi de George Orwell, Marcel Mauss et Guy Debord, s’attache à une critique érudite du libéralisme tant économique que culturel. Il constitue une référence dans des milieux politiques très divers mais se trouve particulièrement attaqué par la gauche universitaire.
## Pourquoi le lire ?
Chez Julliard comme chez Michéa, on découvre une culture historique immense et un savoir idéologique déconcertant sur la vie politique française des XIXème et XXème siècles. Ceci donne à leur échange un charme un peu suranné qui peut au premier abord dérouter, cependant que leur inclination commune vers un « socialisme » idéal peut rebuter nombre de lecteurs. Dans un second temps, on réalise que cet échange singulier apprend beaucoup sur la manière d’articuler histoire, philosophie et politique, aussi bien à droite qu’à gauche, et plus encore en dehors de ce clivage. Au-delà des problèmes abordés, plus ou moins pertinents pour le militant patriote contemporain, on bénéficie par cette lecture d’une véritable leçon sur l’art de penser.
*Citations*
*De Jean-Claude Michéa :*
- *« Le peuple (…) n’est plus considéré comme la solution. Il est devenu le problème. Que le terme de populisme (…) en soit ainsi venu, depuis maintenant plus de trente ans, à désigner le crime de pensée suprême en dit d’ailleurs long sur un tel retournement idéologique. »*
- *« L’essor d’une nouvelle Gauche – George Orwell n’aura de cesse de le souligner – allait accélérer le processus de prise en main des partis socialistes officiels par les représentants de ces nouvelles classes moyennes organiquement liées aux formes les plus dynamiques du capitalisme de consommation et de la société du spectacle. »*
*De Jacques Julliard :*
- *« L’individualisme moderne d’essence néocapitaliste, destructeur de toute espèce de solidarités, anciennes ou actuelles, menace les bases de la civilisation, et vous combattez courageusement les petits marquis et les bobos libérés qui jugent réactionnaires tout lien qui ne serait pas purement contractuel. (…) En revanche, je maintiens intégralement ce que j’avançais dans ma précédente lettre sur la neutralité axiologique de la technique. »*
- *« Le PS, un moment ébranlé, trouva avec Mitterrand une seconde jeunesse. (…) Pour la gauche telle que je l’ai décrite, c’est-à-dire fondée sur l’alliance des couches populaires et de la bourgeoisie progressiste, ce fut un été de la Saint-Martin. François Mitterrand avait été l’élu d’une coalition classique, de type Front populaire ; quelque trente ans plus tard, François Hollande sera celui d’une coalition bobo, dans laquelle les éléments populaires n’ont joué qu’un rôle de supplétifs. »*