12/08/2026
Le 4 novembre 2025, le 111ème maire de New-York était élu, et largement élu puisqu’il a obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés alors qu’il y avait trois candidats. Bien qu’il soit démocrate, il a du affronter non seulement un concurrent républicain mais aussi un autre démocrate, précédemment gouverneur de l’État de New-York et ancien membre du gouvernement fédéral nommé par Bill Clinton. Mais si cette élection a eu un retentissement à l’échelle du pays et au niveau international, cela tient au positionnement politique du nouveau maire de la métropole emblématique des États-Unis et à son profil personnel. Cet homme s’appelle Zohran Mamdani et sa victoire est apparue comme l’annonce d’une recomposition politique majeure aux États-Unis et peut-être dans d’autres démocraties occidentales. C’est d’ailleurs pourquoi un petit livre publié récemment dans une maison d’édition située très à gauche, les éditions Textuel, lui a été consacré et, fait bien inhabituel, a suscité une chronique d’Eugénie Bastié dans les colonnes du Figaro, le 18 mars dernier. Pour Campus Héméra, nous avons lu cet ouvrage qui, malgré la sympathie militante évidente de l’auteur pour son sujet, contient d’intéressants informations.
# Comment est-il écrit ?
L’ouvrage contient de nombreux éléments sur la campagne électorale de l’outsider Mamdani lors de deux épisodes : tout d’abord la primaire visant à désigner le candidat démocrate aux municipales, où il affronte l’appareil du parti et qui voit sa victoire surprise, alors qu’il a débuté à 1% des intentions de vote ; ensuite l’élection municipale proprement dite, avec le maintien d’Andrew Cuomo, son principal concurrent lors de la primaire, qui se présente comme indépendant et reçoit le soutien implicite d’une partie de l’appareil démocrate et, de manière plus étonnante, de Trump et de Musk. Les innovations formelles apportées par la campagne Mamdani, par exemple sur les codes couleurs de ses visuels, sont cependant remises à leur juste place, comme une manifestation d’un renouveau profond de la base électorale mobilisée. L’ouvrage est construit à la manière d’un mémoire universitaire, avec de très nombreuses notes de bas de page renvoyant à des publications et documents. Simplement écrit, sans jargon sociologique, il suit un plan logique : les origines d’une nouvelle gauche américaine, l’itinéraire personnel de Mamdani, la primaire démocrate new-yorkaise, la méthode de campagne du candidat, l’élection municipale véritable, l’analyse des résultats et l’impact sur la gauche américaine en général.
# Que dit-il ?
La double victoire à New-York, d’abord à la primaire puis à l’élection municipale, d’un homme de 34 ans originellement à peu près inconnu, d’origine indienne et ougandaise, de confession musulmane et se disant socialiste, mérite que l’on s’y arrête, tant elle défie les idées convenues sur la politique américaine.
Tout d’abord, il faut centrer l’attention sur le contenu programmatique de la campagne de Mamdani. New-York connaissant les mêmes maux que la plupart des métropoles occidentales, à commencer par le coût du logement, le candidat a mis l’accent sur le concept d’affordability. En d’autres termes, il parle de pouvoir d’achat : comment rendre la vie des gens ordinaires possible. Ses trois promesses sont donc : le gel des loyers, la gratuité des bus, des crèches universelles.
Ce programme social « de gauche » est porté par un homme adhérent du Parti démocrate et du DSA, les Socialistes démocrates d’Amérique, comme Alexandria Ocasio-Cortez, new-yorkaise élue à la Chambre des Représentants en 2018, et proche de Bernie Sanders. Leur démarche apparaîtrait en Europe bien plus réformiste que révolutionnaire mais selon les standards actuels de la politique américaine, elle les expose à être vilipendés comme « communistes » par leurs adversaires, et pas seulement chez les Républicains.
Il joint à cette démarche une dimension communautaire, ce qui n’a rien de bien originale dans la politique new-yorkaise. La nouveauté tient à l’identité des communautés principalement mobilisées, puisqu’il s’adresse prioritairement à celles issues de l’immigration asiatique et africaine, une coalition « assemblée par les bénévoles dans les temples sikhs, les mosquées du Queens, les boulangeries arabes, les clubs de jeunes afro-caribéens, les cafés indo-gujaratis, les HLM de Harlem ». Avec aussi une jeunesse diplômée mais précarisée, des travailleur syndicalisés (plus nombreux qu’on le croit aux USA) et nombre de citoyens préoccupés par leur situation matérielle. Face à lui, les réseaux traditionnels de l’establishment démocrate new-yorkais, eux-aussi à forte structuration communautaire (italo-américains, afro-américains croyants, etc.) se sont révélés dépassés.
Enfin, il y a une méthode de campagne très organisée, reposant sur trois piliers : la mobilisation militante, stimulée par un positionnement pro-palestinien et par l’impopularité de Trump ; le recours aux réseaux sociaux ; des coûts d’éclat soigneusement préparés.
L’auteur le rappelle : les parallèles avec la France ne sont pas aisés, non seulement parce que les règles électorales et celles du financement politique diffèrent énormément, mais aussi parce que l’État social ici n’a rien à voir avec la situation américaine, ce qui laisse là-bas un espace bien plus important à ceux qui promettent des services publics et des droits supplémentaires.
# Qui l’écrit ?
Tristan Cabello est un universitaire, docteur en histoire américaine. Il vit à New-York et enseigne à la Johns Hopkins University.
Pourquoi le lire ?
L’élection de Zohran Mamdani n’est pas un événement isolé, mais s’inscrit dans un pivotement de l’axe idéologique de la base démocrate aux États-Unis. Une autre dimension, liée à la précédente, consiste en l’émergence d’une nouvelle élite électorale dans les démocraties occidentales, issue de l’immigration extra-européenne et de confession musulmane. Ainsi, le 4 août 2026, dans le Michigan, à l’occasion de la primaire démocrate pour désigner le candidat à la prochaine sénatoriale, un scénario similaire s’est déroulé, avec la victoire d’Abdul El-Sayed. Ses thèmes de campagne sont assez proches, avec un mélange de préoccupations sociales et d’engagements contre la politique extérieure américaine, notamment au Proche-Orient. Lui aussi a fait l’objet de vives attaques à ce propos, l’AIPAC s’étant fortement investi dans le soutien financier à sa rivale démocrate plus modérée et surtout mieux disposée à l’égard de la politique israélienne. Lui aussi a fait l’objet d’attaques personnelles liées à sa confession musulmane, reprises sur le compte personnel du président Trump. Et lui aussi l’a emporté, grâce à une mobilisation militante qui a compensé son moindre budget de campagne (de l’ordre de 1 à 10 par rapport à celui de sa concurrente…).
Un tel phénomène ne manquera pas d’avoir des conséquences en France. Pour le compte de LFI, Manon Aubry est allée assister à la fin de campagne de Zohran Mamdani, déclarant qu’il était « sur un schéma extrêmement similaire au nôtre, avec des propositions radicales concrètes ». Clémence Guetté affirme de son côté que « les DSA sont nos homologues américains, on a des liens avec eux ». Comme il l’avait fait avant 2017 avec les mouvements populistes de gauche d’Europe du Sud et d’Amérique latine, Jean-Luc Mélenchon devrait dix ans plus tard s’inspirer, techniquement et idéologiquement, d’une expérience politique étrangère, cette fois avec la gauche émergente aux USA.
Il s’agit donc de bien connaître une expérience à laquelle un des adversaires du RN va nécessairement emprunter certaines méthodes, mais aussi, pour notre propre action militante, de réfléchir à ce qu’elle peut nous apporter.
# Citations
o « En somme, le cas Mamdani constitue bien plus qu’un épisode électoral new-yorkais. C’est un observatoire empirique et théorique pour comprendre comment se recompose la gauche états-unienne et, plus largement, comment des mouvements sociaux se transforment en forces de gouvernement. »
o « Quand il parle d’affordability (« abordabilité» le mot clé de sa campagne) chacun entend ce qu’il a vécu : les loyers absurdes, les heures passées dans les bus bondés, les familles écrasées par le coût de la garde d’enfants. C’est une expérience commune tangible. Cette victoire est née de ce vécu. »
o « Le vote de classe a produit deux blocs distincts. Mamdani a rassemblé la middle class urbaine, les salariés des services, les enseignants, les jeunes diplômés et les locataires d’Elmhurst, d’Astoria ou de Jackson Heights, bref tous ceux que le coût de la vie étouffe. Cuomo a réuni l’attelage inverse : les très aisés de Manhattan et une partie des électeurs les plus pauvres des HLM du Bronx ou de Brooklyn, encore tenus par les réseaux clientélistes. Entre ces deux extrêmes, la majorité laborieuse a penché vers Mamdani. (…) Le facteur religieux, sans être déterminant, a structuré certains votes ».